Le brunch du patrimoine 2006 (Salle Municipale de St-Joseph du Lac, Qc)
 

L’héritage de l’abbaye d’Oka

 

La Société d’histoire d’Oka et la Société d’histoire régionale de Deux-Montagnes

 

En compagnie de Dom Yvon-Joseph Moreau, du Père Bruno-Marie Fortin et du maire d'Oka, Yvan Patry

 

 

 

  La communauté cistercienne d'Oka

1881-2006

Miroir ou reflet de la société québécoise

 

F.Bruno-Marie Fortin o.c.s.o.

 

Toute communauté, qu'elle soit religieuse ou non, connaît un cycle de vie comparable à celui des saisons[1].  Il y a d’abord le printemps où la communauté s'établit et met en place ce qui sera plus tard ses moyen de subsistance. Puis vient l’été où elle donne son plein rendement. Arrive ensuite l’automne où elle doit gérer sa décroissance; avant de glisser insensiblement vers l’hiver qui se veut ordinairement un temps d’attente et d’espérance d’un nouveau printemps.
 

En exploitant cette image du cycle des saisons, on peut dire que la Communauté Cistercienne d'Oka connaît son printemps à la fin du XIXe siècle..  C'est l’époque où la société québécoise, majoritairement catholique et d'origine française, est en pleine expansion démographique et géographique. Expansion démographique due principalement à la forte natalité; expansion géographique due à la colonisation des territoires encore inhabités[2] dans le but d'enrayer à la fois l’exode vers les États-Unis[3] et l'occupation des terres par les loyalistes[4]

 

En ces temps où l’on croit à la vocation agricole du canadien-français et où les évêques du Québec ratissent l’Europe à la recherche de communautés religieuses, une communauté de moines trappistes reconnus pour leur maîtrise de l’agriculture est plus que bienvenue.[5] 

 

Il n’est donc pas surprenant que dans un tel contexte la "Trappe d’Oka", comme on disait alors, connaisse des débuts formidables.  Dès 1891, dix ans à peine après sa construction, le monastère en bois érigé sur la colline pour abriter une quarantaine de moines est déjà trop petit. Il faut alors soit agrandir, soit déménager[6].

 

C’est Dom Antoine Oger[7], le premier Abbé de Notre-Dame-du Lac[8], qui ,"Dans la sueur et la patience" comme le dit sa devise, construit le premier monastère de pierres sur son emplacement actuel en 1891. C'est encore lui qui  jette les bases de ce qui fera plus tard la renommée de la "Trappe d'Oka" à savoir:  l’École d’agriculture en 1887 et le fameux "Fromage d'Oka" en1893[9]. À sa mort en 1913, Dom Antoine laisse derrière lui une communauté de 103 moines. Communauté florissante, mais grevée de dettes[10].

 

Devant une telle situation, les moines d'Oka se choisissent comme deuxième abbé, un homme d’affaire doublé d'un administrateur hors pair: Dom Pacôme Gaboury[11]qui vient tout juste de faire ses preuves comme Prieur du monastère de Mistassini au Lac Saint-Jean.  Élu abbé à 40 ans[12], Dom Pacôme le demeurera jusqu’à sa mort 51 ans plus tard. Sous son abbatiat, la semence jetée en terre par Dom Antoine donne vraiment tout son fruit. C'est l’été de la communauté. Tout prend alors des proportions gigantesques presque démesurées pour une communauté contemplative: Une École d’Agriculture à laquelle s’adjoint une École de Médecine Vétérinaire en 1928, une fromagerie en pleine expansion tant au Canada qu'aux États-unis[13] et un monastère qui ne cesse de s’agrandir pour abriter 177 moines en 1947. Tout cela n'est possible, soulignons-le, que dans le contexte d'une société majoritairement catholique où les familles sont encore nombreuses et pratiquantes[14]

 

Cet été qui brille de tous ses feux sur l’Église du Québec et sur la Trappe d’Oka ne peut durer éternellement. Déjà au début des années 1950, les couleurs de l’automne commencent à poindre. Ici encore, les changements qui s’opèrent dans la communauté sont en étroite dépendance de ceux subvenus dans l’Église et la société

 

En cette deuxième moitié du XXe siècle, la société québécoise connaît des mutations profondes. Le mouvement d’immigration vers la ville  des populations rurales s’accentue de plus en plus.  Soixante pour cent des Québécois vivent maintenant à la ville.[15] Dès lors les familles sont moins nombreuses et la pratique religieuse beaucoup moins assidue. Ce qui entraîne dans une communauté religieuse comme la nôtre une baisse du recrutement. De 177 moines en 1947, le nombre décroît graduellement jusqu'à 127 en 1964.

 

Dom Pacôme ayant été un homme énergique, vivant à plein sa devise "Par la Parole et par l'exemple" laisse à la fin de sa vie une communauté encore relativement nombreuse et assise sur des bases économiques solides.  Cet héritage, il le transmet à un moine qui aura des talents autres que ceux d’organisateur et d’homme d’affaire, mais un moine en qui la communauté sait reconnaître un cœur de pasteur.

 

L'élection de Dom Fidèle Sauvageau le 6 juillet 1964[16], comme troisième abbé de la "Trappe d'Oka", coïncide avec un autre événement, celui-là de portée universelle : Le Concile Vatican II, qui se termine le 8 décembre 1965. Avec son aggiornamento ou ses  "mises à jour", ce Concile vient changer bien des choses dans la vie de nos communautés. Non seulement la prière liturgique passe du latin au français mais aussi, suite à ce Concile,  un Décret d'Unification modifie profondément la structure de notre Ordre.  En réunissant en une seule catégorie de moines les choristes[17] et les convers[18], ce Décret réduit par le fait même le nombre d'heures de travail de plusieurs frères en leur accordant plus de temps pour la prière liturgique et la lecture.

 

Cette réduction des heures de travail manuel des anciens frères convers liée à la rareté des vocations entraîne chez nous l'abandon progressif  de tous les emplois reliés à l'agriculture.  Déjà commencé en 1962 avec la remise de l'Institut Agricole d’Oka à l'Université Laval, cet abandon se poursuit avec  la vente de notre fromagerie en 1974, suivie de celle du troupeau laitier en 1978, pour se terminer par la fermeture de notre ferme avicole en 1995 et la location de notre érablière en 1998. Depuis lors, notre économie s'oriente résolument vers une économie de type plus industrielle et commerciale (pâtisserie, confiserie, chocolaterie et magasin).

 

Durant les années 1980, un des rêves de Dom Fidèle Sauvageau est de faire de son Abbaye un centre de spiritualité. De voir enfin son monastère reconnu non plus à cause de son fromage mais à cause de son rayonnement spirituel et intellectuel. Dans ce but, il encourage la publication des livres de notre P. Yves Girard et la parution de deux collections de livres monastiques : Pain de Cîteaux et Voix Monastiques.  De plus ce rêve se concrétise encore par la mise sur pied du Studium Mistassini-Oka où des moines et des moniales des différents monastères canadiens peuvent venir étudier chez nous en vue de l’obtention d’un Baccalauréat en Théologie reconnu par l'Université Laval. Malheureusement, ce Studium ne durera pas faute d'étudiants. Comme dans toutes les autres communautés, le nombre de moines à Oka ne cesse de décroître. De 127 en 1964, il n'en reste plus que 62 au moment de la démission de Dom Fidèle en 1990. Déjà l'hiver est à nos portes.

 

Lorsque la communauté choisit pour quatrième abbé Dom Yvon-Joseph Moreau[19], en 1990, la situation du Québec est presque à l'antipode de celle connue par Dom Antoine un siècle plus tôt. La société québécoise bien que francophone n’est plus à forte majorité d'origine française ni catholique pratiquante.  Les familles sont beaucoup moins nombreuses et les jeunes générations ne savent presque plus rien de la foi de leurs ancêtres. Dans un tel contexte social et ecclésial, il n'est pas surprenant que les entrées en communauté se fassent au compte-gouttes.  De 62 en 1990, la communauté a diminué de plus de la moitié en 15 ans. Exactement à l'image du Québec actuel, les entrées ne compensent plus le nombre des décès[20].

 

Devant cette situation d'une communauté vieillissante et vivant dans un monastère devenu beaucoup trop grand pour elle, notre communauté fait le choix en 2003 d'effectuer un transfert dans un endroit plus solitaire et dans un monastère plus ajusté à ses besoins. Décision douloureuse pour l'un ou l'autre mais décision prise dans l'espérance d'un nouveau printemps.

 

Quel sera ce printemps? Quelle sera la communauté de demain? Nul ne le sait. Cependant, on peut fort bien supposer qu’elle sera encore le miroir ou le reflet de la société québécoise, composée de frères venant d’horizons culturels fort différents, unis ensemble dans la louange d’un même Seigneur. 


 

[1] Les saisons ne comportent ici aucune note péjorative.

[2] L'Église d'abord, puis le gouvernement ensuite s'inquiètent de cette hémorragie. Au printemps 1848, à l'occasion d'une grande assemblée présidée par l'évêque de Montréal, et patronnée par des hommes politiques de toutes tendances, on lance une campagne de mise en valeur des terres non défrichées. L'Église fonde des sociétés de colonisation et l'État entreprend de supprimer les obstacles qui freinent la colonisation. J. Hamelin et J. Provencher, Brève Histoire du Québec , p.93.

[3] On évalue à 500,000 environ le nombre de Québécois partis pour les États-Unis entre 1851 et 1901. Idem, p.108 et 110.

[4] Colons américains demeurés fidèles à l'Angleterre après la reconnaissance de l'Indépendance des États-Unis en 1783.

[5] À cette époque,  "l'État paie des conférenciers agricoles, subventionne des sociétés d'industrie laitière, des écoles d'agriculture et des journaux pour vaincre la résistance paysanne" J. Hamelin et J. Provencher, op. cit. p.111

[6] « Pour des raisons d'économie et de solitude, Dom Jean-Marie Chouteau aurait préféré que l'on construisit une annexe à l'édifice en bois déjà existant sur la colline Saint-Sulpice. » In Camille Antonio Doucet, La Trappe d'Oka, p.57.

[7] Dom Antoine Oger né à La Jumellière, en France, le 17 juin 1852, est admis au monastère de Bellefontaine en France le 14 septembre 1881. Arrivé au Canada le 2 septembre 1886, il est nommé Prieur du monastère le 10 mai 1887 pour en devenir le premier Abbé le 26 mars 1892. Il mourra le 1er août 1913 âgé de 61 ans dont 21 comme Abbé. Archives de l'Abbaye Cistercienne Notre-Dame-du-Lac (Arch. N.D.L.).

[8]  Nom officiel de l’Abbaye cistercienne d’Oka.

[9] Remarquons que nous sommes ici en plein dans la période où: «L'habitant délaisse définitivement la culture du blé pour s'adonner à l'industrie laitière...Il devient "un patron" qui vend son lait à une fabrique de beurre ou de fromage» J. Hamelin et J. Provencher, op.cit., p.100.

[10] Dettes dues principalement à la construction du monastère de 1891 et à celui de 1902  suite à l'incendie du premier.

[11] Sir Lomer Gouin, plus tard Premier-Ministre de la Province de Québec dira un jour du P. Pacôme alors prieur du monastère de Mistassini au Lac Saint-Jean:  «le prieur de Mistassini est la plus forte personnalité financière de la Province de Québec, avec peut-être, Mère Piché, Supérieure Générale des Soeurs Grises».  In: Louis-Marie Lalonde, “Les moines de mon plumage”,  p.58.

[12] Dom Pacôme Gaboury, né à St-Césaire de Rouville le 23 août 1873, entre à la Trappe d'Oka le 21 mars 1893. Il est nommé Supérieur du monastère de Mistassini au Lac St-Jean le 28 juin 1901 et en devient le premier Prieur le 10 février 1904. Il est élu abbé le 24 octobre 1913, charge qu'il conservera jusqu'à sa mort le 18 juin 1964. Il aura vécu 91 ans dont 51 comme Abbé. (Arch. N.D.L.)

[13] Souvent on peut lire dans les éphémérides du monastère que Dom Pacôme se rend aux États-Unis soit à New-York, soit à Boston rencontrer des distributeurs de fromage. Ces voyages d'affaires, il les fait tantôt seul tantôt accompagné d'un moine comme le P. Marc, comptable de la fromagerie. (Arch. N.D.L.).

[14] Jusqu'en  1940, le taux de croissance du Québec dépasse nettement celui du Canada. 29% de la population du Canada est au Québec. P.A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert, F. Ricard, Le Québec depuis 1930, p.195. De plus cette population augmentera de 40% entre 1945 et 1956. G.-M. Oury, Notre Héritage Chrétien, p.165

[15] 61% en 1941, 66.8% en 1951, 74% en 1961. En ville le nombre d'enfants par famille est en moyenne de 5 à 6. P.A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert, F. Ricard,op. cit., p.257.

[16] Né le 3 janvier 1922, Dom Fidèle Sauvageau entre au monastère le 19 juin 1946.  Élu abbé le 6 juillet 1964, il le demeurera jusqu'à sa démission le 1er octobre 1990. Il meurt le 4 février 2004 à l'âge de 82 ans. Il aura été abbé durant 26 ans. (Arch. N.D.L.)

[17] Religieux dont la tâche principale était la prière au chœur (à l'église).

[18] Religieux dont la tâche principale était le travail manuel allant parfois jusqu'à dix heures par jour.

[19] Dom Yvon-Joseph Moreau est né à St-Pascal de Kamouraska le 29 octobre 1941. Entré au monastère une première fois en  1965, il en ressort un an plus tard pour y être admis le 13 octobre 1984. Il sera élu abbé le 22 octobre 1990 (Arch. N.D.L.)

[20] «Même si les couples des années 2070 haussaient et maintenaient leur fécondité au-dessus du seuil de 2,1 enfants, il leur faudrait beaucoup de temps pour mettre fin au déficit des naissances sur les décès.» Michel Paillé, "Des inquiétudes qui ont des fondements démographiques", in Le Devoir, Vendredi, 6 octobre 2006.